Chambre de mesure d'Albrecht Meydenbauer, vers 1898.
Cliché Simon Schmid, Bibliothèque nationale suisse,
CC BY-SA 3.0, recadré.
Cet appareil a cent cinquante ans. Avec lui et quelques-uns de ses semblables, on a relevé des cathédrales au centimètre près, sans échafaudage, sans électronique, sans le moindre logiciel. D'où la question qui fonde tout ce qui suit : comment est-ce seulement possible, mesurer avec une photographie ?
La réponse tient en trois chapitres. Ce que la caméra doit savoir d'elle-même. Ce qui arrive quand elle se trompe. Comment on retrouve ce qu'elle ne sait plus.
Toute photographie qui prétend mesurer le monde repose d'abord sur trois nombres que personne ne regarde : une distance, f, et un point, (cx, cy). Le modèle complet de l'orientation interne en compte d'autres, la distorsion au premier chef ; ces trois-là sont le socle, et ils nous suffiront ici. Aucune fiche technique ne les donne, et sans eux, une image n'est qu'une image.
Avant de photographier quoi que ce soit, regardons donc l'instrument. Une caméra, réduite à ce qui compte pour la mesure : un point, un plan, une distance.
On donne d'habitude la focale en millimètres : un objectif de 50 mm. Mais dans une image numérique, la règle naturelle est le pixel, et l'on passe de l'une à l'autre par la taille du pixel : f (pixels) = f (mm) / côté du pixel (mm). Le module d'un téléphone, 5,6 mm de focale et des pixels de 1,4 µm, donne f = 4000 pixels. C'est l'unité de toute la suite : elle dit à combien de pixels de C se trouve le plan image, et elle permet de comparer directement un écart de cx, en pixels lui aussi, à f.
Une caméra ne mesure rien tant qu'elle s'ignore. Et la nôtre s'ignore : chaque mise au point déplace f, qu'une bague la tourne ou qu'un moteur s'en charge ; la stabilisation déplace le point principal à chaque image ; le firmware corrige la distorsion sans le dire. Aucune fiche technique ne vous donnera cx, cy.
Ci-dessous, une photographie est reprojetée sur la géométrie d'un angle de bâtiment. Les arêtes et les cadres blancs sont la géométrie : ils ne bougent pas. Déplacez le point principal de la caméra qui a pris la vue, de quelques pixels seulement.
La pierre glisse sous les fenêtres. Et parce que les deux murs ne sont pas à la même profondeur, l'erreur n'est pas la même partout : l'image se cisaille le long de l'arête. Sur l'image, quelques pixels ; prolongés en rayons jusqu'au bâtiment, ils deviennent des écarts métriques qui croissent avec la distance : des centimètres sur le monument. Les croix de repère, elles, ne bougent pas : elles appartiennent au cadre.
Un décalage de cx déplace tous les pixels du même pas. Une petite rotation de la caméra autour de son centre optique fait presque pareil, et, contre l'intuition, sans aucun égard pour la profondeur : elle déplace les pixels selon leur position dans le champ : au centre, du même pas qu'un décalage de cx ; vers les bords, davantage. Près de l'axe, les deux sont donc presque indiscernables ; ce sont les bords d'un champ large qui les séparent. Le relief, lui, sépare autre chose : cx d'une translation latérale, dont l'effet décroît avec la distance ; et il désamorce les dégénérescences qui guettent les scènes planes. Une mire plate n'est d'ailleurs pas mauvaise en soi, elle est risquée : ce qui fait le mauvais conditionnement, c'est la géométrie pauvre ou les mouvements dégénérés, orientations trop semblables, champ mal couvert ; le relief est simplement la façon la plus sûre de s'en prémunir, et c'est le goût des photogrammètres pour les champs de cibles en trois dimensions. Champ large, points jusqu'aux bords, monde en relief : c'est le cahier des charges d'un bon étalonnage. L'algorithme du chapitre suivant, lui, cheminera au lieu de sauter pour une raison plus simple, la non-linéarité qu'apportent les rotations ; mais s'il chemine lentement, ce sera à cause de cette parenté de cx avec elles.
Ce que l'acier garantissait une fois pour toutes, il faut maintenant l'estimer. Mais l'estimer à partir de quoi ?
La chambre d'autrefois se connaissait parce qu'on l'avait construite. La nôtre est une inconnue. Mais elle a photographié le même bâtiment depuis six points de vue, et le bâtiment, lui, ne ment pas.
Les géomètres distinguent l'orientation interne, f, cx, cy, ce que la caméra est, et l'orientation externe, où elle se tient et où elle regarde. Dans notre dispositif, le bâtiment est connu et les positions des six stations aussi ; seule reste incertaine, pour chaque station, la direction de visée, réduite à un angle : sa rotation autour de la verticale, le lacet. Neuf inconnues, donc, trois internes et six angles, un par station : c'est un choix d'atelier, le cas général en compte bien davantage, nous le dirons sous le capot.
Chaque coin de fenêtre observé dans plusieurs images définit des rayons qui devraient tous passer par un point que l'on connaît : ce coin lui-même, puisque le bâtiment est mesuré. Si l'orientation interne est fausse, ou les visées inexactes, les rayons passent à côté du point, et à côté les uns des autres. L'étalonnage cherche, d'un seul mouvement, l'interne et l'externe qui les y ramènent tous à la fois : ici il le faut bien, puisque les visées sont inconnues ; et c'est presque toujours le cas en pratique, car une image mélange ce que la caméra est et où elle regarde.
| f (px) | cx | cy | |
|---|---|---|---|
| estimée | ? | ? | ? |
| vraie (cachée) |
Les façades, les six caméras, et les rayons du point suivi, tracés avec la caméra estimée ; la loupe montre le point connu par où ils devraient tous passer. Pressez Étalonner : une vraie minimisation s'exécute, pas à pas, sur neuf inconnues, trois d'orientation interne et six d'orientation externe. Le journal montre les inconnues se corriger itération après itération, y compris les pas que l'algorithme rejette, et l'on voit les caméras se réorienter à mesure. Le nuage des résidus se resserre jusqu'au cercle du bruit de mesure, puis s'y arrête : il n'existe pas de résultat exact, seulement des résidus acceptables.
Une caméra vraie est cachée dans la page, volontairement décentrée, et les six visées vraies sont désaxées de quelques degrés. Les observations sont fabriquées en projetant les points du bâtiment à travers cette caméra, avec un bruit de mesure gaussien, indépendant d'une observation à l'autre, d'écart type 0,3 pixel sur chaque coordonnée. L'estimation part d'une caméra fausse et de visées supposées parfaites, puis minimise, par Levenberg-Marquardt, l'erreur de reprojection : pour chaque coin de fenêtre dans chaque image, l'écart en pixels, sur la plaque, entre le point observé et le point que projette la caméra estimée. C'est ce critère, et lui seul, que l'algorithme fait descendre, résumé en un nombre, le rms, la moyenne quadratique : la racine de la moyenne des carrés de tous ces écarts, en pixels. Les rayons qui convergent dans la loupe en sont l'image géométrique, pas la grandeur minimisée. Neuf inconnues : f, cx, cy, et pour chaque station un seul angle de visée, le lacet, les autres composantes de l'orientation étant tenues pour exactes. Ce compte de neuf est celui de notre dispositif, où le bâtiment joue le rôle d'une mire connue et où les positions des stations sont tenues pour exactes ; dans le cas général, chaque image apporte six inconnues de pose, chaque point du monde trois de plus, et l'ajustement de faisceaux les estime toutes ensemble. La simplification change le compte, pas la nature du problème. Détail qui compte : à orientation externe parfaitement connue, le problème serait linéaire et se résoudrait d'un seul saut. Mais ce cas d'école ne se rencontre guère qu'au laboratoire : il existe des bancs d'étalonnage où les stations sont mesurées au théodolite, des batteries de collimateurs aux directions connues par construction ; même là, connues veut dire mesurées, avec leur propre incertitude. Partout ailleurs, l'orientation interne n'est observable qu'à travers des images, et une image entremêle toujours l'interne et l'externe. C'est cette estimation jointe qui rend l'étalonnage véritablement itératif, et qui crée sa difficulté classique : un petit décalage de cx ressemble beaucoup à une petite rotation. Ce qui les sépare, ce n'est pas la profondeur, une rotation autour du centre optique déplace les pixels sans aucun égard pour elle, mais les bords du champ : la rotation y déplace davantage, cx partout du même pas ; il faut un champ large et des points jusqu'aux bords. S'il chemine au lieu de sauter, c'est d'abord, tout simplement, que les rotations rendent le problème non linéaire et que le Jacobien change à chaque pas ; s'il chemine lentement le long de cx, c'est cette parenté avec les rotations, une vallée étroite que seuls les bords du champ redressent. Les neuf inconnues n'ont d'ailleurs pas le même statut : les six visées sont des auxiliaires, estimées puis laissées sur place avec les stations ; les trois paramètres internes sont le produit durable du calcul, la fiche d'identité de la caméra, réutilisable demain, ailleurs, sur d'autres poses. Un mot, enfin : le métier dit volontiers calibration, à l'anglaise ; le français des métrologues dit étalonnage, apprendre ce qu'un instrument est, sans le modifier. C'est le mot que nous gardons. Dernière subtilité, que le tableau final montre de lui-même : le rms des résidus vient se poser au voisinage de l'écart type du bruit, un souffle en dessous même, l'ajustement ayant absorbé ses neuf degrés de liberté ; il n'y a rien, là, à aller chercher plus bas. Les paramètres, eux, se laissent estimer plus finement que le bruit d'une mesure isolée, car chaque observation apporte son grain d'information ; l'incertitude décroît à peu près comme l'inverse de la racine du nombre d'observations, tant que les erreurs restent indépendantes ; puis viennent les planchers que rien ne moyenne, la géométrie et ses corrélations, celle de cx avec les rotations en tête, et les défauts du modèle lui-même. Le bruit se moyenne, le biais se répète. Et le dernier mot garde ainsi son sens exact : on ne connaît jamais mieux que ce que l'on a mesuré, non pas chaque mesure prise seule, mais la somme d'information de toutes ensemble.
Géométrie, erreur, observations, estimation, géométrie retrouvée. La boucle est fermée. L'acier fixait l'orientation interne pour qu'il ne reste, sur le terrain, que l'externe à mesurer ; nous estimons désormais les deux, ensemble, dans le même calcul. Mais seule l'interne en sort : les visées se consomment sur place, l'étalonnage, lui, se transporte ; il dira demain, sur d'autres images, ce que cette caméra est, tant que rien ne bouge dans la boîte. C'est cette géométrie que les tirants, le cadre et les repères rendaient autrefois matériellement stable.
On ne connaît jamais mieux que ce que l'on a mesuré.